La première congrégation chrétienne biblique en France – James Aitken Wylie

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Sur la France se lève une aube sans nuages.  Briçonnet et Lefèvre pensent que le jour à venir sera comme ce matin paisible et clair, et que son éclat ira croissant vers la plénitude de midi.  Déjà l’Evangile est entré au palais: Marguerite de Valois y brille comme une étoile au firmament, d’un éclat doux et pur.  Parfois, il faut le reconnaître, sa lumière se voile momentanément lorsqu’elle se laisse impressionner par son frère François 1er ou par le reste de son entourage.  Beaucoup, cependant, se laissent attirer par son rayonnement tendre et gracieux.

Le monarque est pour le progrès.  Il ridiculise souvent les moines par ses propos satiriques.  Les protecteurs des lettres sont les bienvenus au Palais du Louvre, et la situation semble des plus prometteuses.  Quand ils songent à l’avenir, les amis de l’Evangile croient que ce dernier va au-devant d’une longue série de triomphes.  Ils pensent que le trône se laissera gagner, que les antiques superstitions seront vaincues, et que la France entière, animée d’une nouvelle force morale, sera la bienfaitrice de la chrétienté.  Voilà comment les deux principaux chefs de file se représentent l’avenir.  C’est vrai, l’Evangile connaîtra en France de glorieuses victoires, mais elle ne ressembleront en rien à ces prévisions.  Ces victoires ne seront pas remportées dans des confrontations entre lettrés et érudits, et elles ne devront rien à l’aide des princes.  Les futurs hauts faits de l’Evangile se dérouleront dans les cachots et sur les bûchers: telle sera l’arène redoutable où les adeptes de l’Evangile seront appelés à souffrir avant de recevoir leur couronne.  Mais tout cela est encore caché aux yeux de Briçonnet et de Lefèvre.  Pour l’instant, remplis de foi et de courage, ils œuvrent de toutes leurs forces pour hâter une victoire qu’ils croient déjà à demi gagnée.

Le cours des événements nous ramène à Meaux.  Nous avons évoqué précédemment la réforme mise en place par l’évêque.  Briçonnet a interdit aux moines de prêcher: ces derniers ne peuvent donc plus se livrer à leurs bouffonneries coutumières ni se remplir les poches. Il a ôté ceux des curés qui étaient débauchés ou incompétents, et fondé une école pour former des conducteurs spirituels.   Maintenant il fait un pas de plus: pressé d’établir la réforme sur un fondement stable, il met la Bible, cette source de lumière suprême, à la portée des siens.

Dans son grand âge, Lefèvre ambitionne de faire pour la France ce que Wycliffe a déjà fait pour l’Angleterre: avant de mourir il veut donner à tous les habitants de son pays la possibilité de lire la Parole de Dieu dans leur langue maternelle.  Dans ce but, il entreprend la traduction du  Nouveau Testament (1)  Une édition française des Quatre Evangiles voit le jour le 30 octobre 1522; une semaine plus tard, il publie les autres livres du Nouveau Testament.  Le 12 octobre 1524, ces deux ouvrages réunis en un seul volume paraissent à Meaux (2).  Pendant ce temps, la traduction de la Bible est également publiée en Allemagne.  Si les Français et les Allemands n’avaient pas eu la Bible dans leur langue maternelle, la Réforme serait morte avec ses premiers adeptes: jamais elle n’aurait pu se développer dans la chrétienté, à cause de l’hostilité féroce que lui opposent les puissances de ce monde.  Avec grande joie, l’évêque fait tout son possible pour favoriser l’œuvre de Lefèvre.  A ses propres frais, il fait distribuer gratuitement aux pauvres des exemplaires des Quatre Evangiles (3), “n’épargnant ni or ni argent”, précise Crespin.  Le Nouveau Testament en Français est donc largement diffusé dans toutes les paroisses du diocèse.

La laine constitue la principale ressource de Meaux, et la population se compose surtout de cardeurs, de fileurs, et de tisserands (4).  Dans les alentours vivent des paysans et des vignerons. A la ville comme à la campagne, on étudie les Ecritures, et on parle des Ecritures.  Les artisans de Meaux s’entretiennent à ce propos tout en faisant marcher leurs métiers à tisser ou leurs rouets.  A l’heure des repas, on lit les Ecritures dans les ateliers.  Quand les ouvriers des vignes ou des champs s’arrêtent pour se reposer à midi, l’un d’eux ouvre le saint Livre et lit à haute voix, tandis que les autres se rassemblent autour de lui pour écouter la Parole de vie.  Il leur tarde que ce soit l’heure du repas, moins pour prendre une nourriture terrestre que pour apaiser leur faim de ce pain céleste, ce pain spirituel dont il est écrit que celui qui en mange ne mourra jamais (5).

En peu de temps ces hommes sont devenus instruits; ils sont à présent “plus sages que leurs maîtres”, pour employer une expression de ce livre qu’ils lisent avec tant de zèle.  En effet ils sont devenus plus sages que les curés ignorants et que l’armée de moines franciscains, ces moines dont la plus haute ambition est d’impressionner leurs auditoires et de déchaîner l’hilarité par leurs plaisanteries.  Là où autrefois on leur avait donné des pierres, maintenant les habitants de Meaux goûtent le vrai pain, la manne venue du ciel. “A quoi bon invoquer les saints?” disent-ils.  “Nous n’avons qu’un seul Médiateur, le Christ” (6).  Ils auraient trouvé absurde toute argumentation méthodique visant à prouver qu’ils ont entre les mains un livre divin: les Ecritures ne leur avaient-elles pas ouvert le ciel?  Elles leur avaient révélé le trône de Dieu, et l’unique chemin qui y conduit: Jésus-Christ, le seul Sauveur.  Qui aurait pu rédiger un livre pareil, si ce n’est Dieu?  Pouvait-il venir d’ailleurs que du ciel même?

Heureusement, leur foi est simple et forte.  Une conviction moins profonde n’aurait jamais suffi à les porter au travers des épreuves à venir.  Ils n’étaient pas destinés à rester toute leur vie durant dans la paisible bergerie de Meaux.  De ténébreuses tentations ainsi que l’épreuve du feu vont bientôt se présenter, mais pour l’instant, ils ne peuvent même pas les imaginer.  Resteront-ils debout le jour où Briçonnet tombera?   Parmi eux se trouvent des hommes qui mourront sur le bûcher.  Si leur foi n’avait été fondée que sur une belle preuve logique, et si leur conversion ne leur avait procuré que de nouveaux sentiments et non point une nouvelle nature, s’ils n’étaient entrés que dans un nouveau système et non dans un monde nouveau, ils auraient été incapables de supporter le cachot et de regarder la mort en face.  Mais ces disciples ne s’appuient ni sur Briçonnet, ni sur Pierre, mais sur “le Rocher”, et ce “Rocher” est le Christ.  C’est pourquoi toutes les persécutions et toutes les tempêtes encore à venir ne pourront les abattre.  Ils ne sont pas, par eux-mêmes, inébranlables: ils sont fragiles et faillibles, mais leur Rocher est inébranlable, et tant qu’ils se tiennent sur ce Rocher, ils restent invincibles.  Invincibles, ils le resteront non seulement dans les verts pâturages de Meaux, mais encore dans les flammes cruelles et les noires fumées de la Place de Grève à Paris.

Mais pour le moment ces tempêtes sont retenues.  Allons voir de plus près ce petit troupeau,  d’autant plus remarquable qu’il est la première congrégation chrétienne véritable de France.  Il n’est pas l’œuvre de Briçonnet, mais celle du Saint-Esprit, qui au moyen de la Bible l’a appelé à “la connaissance de Christ”, et à “la communion des saints”.  Considérons les activités de ses membres quand vient le soir.  Leur labeur terminé, ils se hâtent de rentrer de l’atelier, des champs, ou des vignes, et ils se réunissent dans la maison de l’un d’eux.  Ils ouvrent l’Ecriture Sainte et la lisent. Ils s’entretiennent des choses du Royaume. Ils s’unissent dans la prière, et leur cœur est tout brûlant au-dedans d’eux.  Ils sont peu nombreux; leur sanctuaire est des plus humbles.  Leur culte n’est pas présidé par un prêtre portant la mitre et les ornements liturgiques.  Il n’y a ni chœur ni musique d’orgue.  Mais au milieu d’eux il y a la PRESENCE de Celui qui est plus grand que les docteurs de la Sorbonne, plus grand que tous les rois de France: il y a la présence de Celui qui a dit: “Voici, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde”.  Et là où Il se tient se trouve l’Eglise.

Les membres de cette assemblée sont tous issus de la classe ouvrière.  Ils gagnent leur pain quotidien en travaillant la laine ou en cultivant la vigne.  A présent leurs dispositions sont adoucies par une civilisation d’un autre ordre.  Leurs comportements s’en trouvent affinés, leurs propos s’en trouvent anoblis.  Aucun château au monde, aucune lignée illustre n’aurait pu produire un tel résultat.  Humbles d’esprit, ils ont le cœur aimant et ils vivent saintement.  Ils sont un exemple de ce que la foi chrétienne biblique aurait pu faire de toute la nation française, si seulement cette foi avait pu se développer librement au milieu d’un peuple aux qualités nombreuses, et auquel il ne manquait que cette couronne.

Par la suite, on les accueille dans les églises.  Ils cessent de se réunir dans les maisons pour se rassembler maintenant en public.  D’habitude, un enseignant qualifié leur explique les Ecritures.  L’évêque Briçonnet est du nombre des prédicateurs, désireux, comme il dit, d’élever “cette lumière aimable, douce et véridique, la seule vraie lumière”, “cette lumière qui éblouit et illumine toute créature capable de la recevoir; et qui en l’éclairant l’élève à la dignité d’enfant de Dieu” (7).  Ce sont des jours heureux.  Les vents sont retenus et ne peuvent endommager ce jeune plant, qui a le temps de s’enraciner profondément avant le déferlement de la tempête.

L’arrivée à Meaux de la foi chrétienne biblique entraîne un amendement général des mœurs. Pourrait-on en avoir meilleure preuve que les plaintes formulées par deux des confréries de la ville, celle des taverniers et celle des moines?  Le nombre des buveurs diminue, et les moines mendiants reviennent souvent de leurs tournées le sac vide.  Si les statues savaient parler, elles se plaindraient également de ce que les temps ne sont plus ce qu’ils étaient, car on ne leur offre pratiquement plus de pièces ni de cierges.  Mais les statues savent tout au plus fermer les yeux et garder pour elles leurs chagrins secrets, incapables qu’elles sont d’articuler le moindre mot.  On n’entend plus de blasphèmes ni de disputes.  Les rues de la petite ville sont calmes, et l’amour règne dans les habitations.

Cependant les premiers grondements de l’orage à venir se font entendre à Paris.  Au début, cela contribue à la prospérité de la congrégation réformée de Meaux: cela lui vaut d’accueillir de nouveaux enseignants de la Parole.  La Sorbonne, cette vénérable et fière championne de l’orthodoxie, voit bien que ce n’est pas le moment de s’endormir.  Elle voit le christianisme biblique se développer dans la capitale et menacer de détruire l’édifice de l’ancienne foi.  Elle s’affole et demande au roi de sévir contre les idées nouvelles.  Francis 1er réagit avec un peu moins d’ardeur que les docteurs de la Sorbonne n’auraient souhaité.  Il n’est pas disposé à protéger le christianisme biblique, loin s’en faut; mais il n’aime pas les moines, et veut laisser le champ aussi libre que possible aux “hommes de génie”.  Il interdit donc à la Sorbonne de dresser des échafauds.

Mais on ne peut guère faire confiance à ce roi indécis, épris de ses plaisirs.  Lefèvre, que ses collègues de la Sorbonne s’efforcent de discréditer, risque d’être arrêté et emprisonné d’un instant à l’autre.  “Venez donc à Meaux, dit Briçonnet à Lefèvre et à Farel, pour participer avec moi à l’œuvre qui croît et se développe ici de jour en jour” (8).  Ils acceptent, quittent la capitale et vont vivre à Meaux.  Ainsi toutes les forces de la Réforme sont-elles maintenant regroupées en une seule localité.

La gloire qui a quitté Paris repose à présent sur cette petite ville de province.  Meaux devient alors une lumière dans les ténèbres de la France, et les regards convergent vers elle.  Au près et au loin on entend dire que “d’étranges choses” s’y déroulent, et beaucoup viennent voir de leurs propres yeux ce qui s’y passe.  Certains y viennent pour acheter de la laine.  D’autres affluent de Picardie ou de plus loin encore, comme travailleurs saisonniers lors de la moisson.  Ces visiteurs sont attirés vers les prédications des enseignants de la Parole, et on leur met le Nouveau Testament dans les mains.  En repartant chez eux ils emportent cette semence de l’Evangile, et fondent des assemblées dans leur région d’origine (9).  C’est le cas pour l’assemblée de Landouzy dans l’Aisne, une communauté qui existe toujours (10).  Meaux est donc une sorte d’église mère.  Pendant la deuxième moitié du seizième siècle, on entend souvent dire de ceux qui aiment la Bible: “ils ont bu à la source de Meaux” (11).

On aimerait s’attarder sur de telles scènes, si pures, si profondes.  On voudrait ne jamais les quitter.  Mais hélas, on pressent déjà qu’elles se raréfieront au cours de la période de tempêtes qui s’annonce, et l’avenir le confirmera.  Au milieu des ouragans qui se préparent, peut-être sera-ce une consolation de se remémorer cette aube délicieuse.  Mais déjà le ciel s’assombrit.  Lefèvre et Farel ont dû fuir la capitale.  Paris a fait son choix, ou est sur le point de le faire.  Ce choix annonce que de grands malheurs se préparent.  La capitale de la France est déjà passée à côté d’un grand honneur: celui d’accueillir au-dedans de ses murailles la première congrégation chrétienne biblique de France.  Paris a dit à l’Evangile: “Va-t-en.  Ici trône la Sorbonne.  Ici resplendit la cour du roi.  Il n’y a pas de place pour toi ici.  Va donc te cacher parmi les artisans, les foulons et les cardeurs de Meaux.”  La capitale ne sait ce qu’elle fait en mettant l’Evangile à la porte.  Mais du même coup, elle s’est ouverte à un long et affligeant cortège de malheurs: les factions, les guerres civiles, l’athéisme, la guillotine, les sièges, les famines et la mort.

LE COMMENCEMENT DES PERSECUTIONS EN FRANCE

L’Eglise est le centre et les affaires du monde tournent autour d’elle.  C’est en elle que se trouve la clé de toute politique.  La perpétuation et l’avancement de la société présente sont l’un des premiers principes de Celui qui siège à la droite du Tout-puissant, et qui est à la fois le Roi de l’Eglise et le Roi de l’Univers.  De son trône élevé, Il dirige la marche des armées, l’issue des batailles, les délibérations des cabinets ministériels, les décisions des rois et la destinée des nations en fonction des meilleurs intérêts de Son gouvernement.  L’Eglise est donc le centre du monde.  Il ne s’agit pas d’un trône qui pourrait se dresser aujourd’hui et s’écrouler demain; il s’agit du centre d’une société – d’un Royaume – qui durera quand il n’y aura plus de royaumes terrestres.  Elle tiendra et prospèrera d’âge en âge.

Il est saisissant de constater qu’au moment même où une fragile plante évangélique vient de voir le jour, ayant apparemment besoin de protection autant qu’un nouveau-né, tant de royaumes puissants et hostiles se dressent pour la menacer.  Pourquoi placer le berceau du christianisme biblique en plein vent, dans la tempête?  D’une part se trouve la puissante Espagne; d’autre part, la France, à peine moins puissante.  Ne dirait-on pas que le christianisme biblique est en passe d’être broyé entre deux énormes meules?  Mais Celui qui “a pesé les montagnes au crochet, et les collines à la balance” (Esaïe 40:12) a permis à ces confédérations de s’élever à ce moment-là, et d’acquérir la puissance qui est la leur.  Nous commençons à entrevoir quelque chose du conseil du Très-Haut quant à ces deux nations.  Charles d’Espagne s’empare d’un prestigieux trophée, de la couronne impériale, au détriment de Francis 1er de France.  Ce dernier est piqué au vif, et dès cette heure, les deux deviennent des ennemis.  La guerre éclate entre les deux royaumes; leurs ambitions entraînent les autres royaumes européens dans le conflit.  Les intrigues et les batailles qui s’ensuivent ne laissent pas à ces deux princes hostiles le loisir de persécuter la vérité: ils consacrent leurs biens et leurs armées à d’autres occupations.  Les tempêtes qui dévastent alors le monde servent en un sens de rempart protecteur à cette société nouvelle qui commence à s’élever sur les ruines de l’ancienne.  En-dehors de l’Eglise le fracas des armes ne cesse de retentir, mais en son sein un chant de paix s’élève continuellement.  “Dieu est pour nous un refuge et un appui, un secours qui se trouve toujours, dans la détresse.  C’est pourquoi nous sommes sans crainte lorsque la terre est bouleversée, et que les montagnes chancellent au cœur des mers… Dieu est au milieu d’elle: elle ne chancelle pas” (Psaume 46, 2-3 et 6).

Après ce coup d’œil rapide sur la politique d’alors, qui a transformé le monde en une mer agitée par la tempête soufflant des quatre points cardinaux,  nous revenons vers le petit troupeau de Meaux.  Il demeure paisiblement dans les verts pâturages, près des eaux vives de la vérité.  Chaque jour de nouveaux convertis viennent s’ajouter à lui.  De jour en jour, leur amour et leur zèle brûlent d’une flamme plus pure.  Le bon évêque Briçonnet va et vient au milieu d’eux, faisant paître le troupeau sur lequel il a été établi comme surveillant non point par Rome, mais par le Saint-Esprit.   On voit alors en abondance les beaux fruits parfumés que produit toujours l’Evangile véritable, et qui sont incomparablement meilleurs, entièrement d’un autre ordre que les fruits portés par tout autre système.  Meaux est comme un jardin au milieu de ce désert spirituel qu’est la France.  Des étrangers venus de loin observent cette réalité nouvelle et s’en émerveillent.  Souvent ils emportent une “bouture” de la plante-mère pour la faire pousser dans leur province: la vigne de Meaux ne cesse d’étendre ses sarments, et de l’avis de certains, elle promet de couvrir tout le pays de son ombre.

Dès l’avènement de la Réforme en France le Nouveau Testament a été traduit dans la langue du peuple.  En 1525 il est suivi de la traduction des Psaumes de David, à l’heure même où à Pavie la France subit une défaite si coûteuse en vies humaines.  Plus tard, le poète Clément Marot entreprend, (vraisemblablement à la demande de Calvin) de mettre les Psaumes en vers.  Trente de ces Psaumes sont publiés à Paris en 1541 et dédiés au roi François 1er (12).  En 1543, Clément Marot en ajoute vingt autres, dédiant cette fois son recueil “Aux dames de France”.   Voici un extrait de sa dédicace:

“O bienheureux qui voir pourra

Fleurir le temps que l’on ouïra

Le laboureur à sa charrue

Le charretier parmi la rue

Et l’artisan en sa boutique

Avec un psaume ou un cantique

De son labeur se soulager!

…Et la bergère, aux bois étant,

Faire que rochers et étangs

Après eux chantent la hauteur

Du saint Nom de leur Créateur!

Souffrirez-vous qu’à joie telle

Plus tôt que vous Dieu les appelle?

Commencez, dames, commencez!” (13)

Cette prophétie du poète se réalise.  L’antique Psautier hébreu, plein de majesté en même temps que de douceur, fait la conquête du goût et du génie français.  On peut dire qu’en peu de temps, toute la France se met à chanter les Psaumes, de préférence à toute autre œuvre musicale.  Au début, on les chante sur des airs des ballades populaires.  “Ces œuvres sacrées, dit Quick, charment l’oreille, le cœur, et les affections à la cour comme à la ville et à la campagne.  On les entonne au palais du Louvre aussi bien qu’au Pré aux Clercs: les dames, les princes, et le roi Henri II lui-même les chantent.  Cet élément à lui seul contribue grandement à discréditer la papauté et à promouvoir l’Evangile.  Il met si bien sa marque sur la nation que des hommes de toute condition et de tout rang chantent ces Psaumes, aussi bien dans les sanctuaires qu’en famille.   Aucun gentilhomme professant la foi réformée ne se met à table sans louer Dieu par le chant.  Ces Psaumes ont une place privilégiée dans le culte du matin comme dans celui du soir, et chacun chante les louanges de Dieu dans sa propre maison.”

Mais les adeptes de l’ancien culte n’agréent point ces chœurs sacrés.  Les odes du monarque hébreu les poursuivent sans arrêt, où qu’ils aillent: dans les rues, sur les routes, dans les vignes et dans les ateliers, au coin du feu dans les maisons comme dans les assemblées. D’après Bayle, “Ces Psaumes reçoivent un accueil comme le monde n’en avait jamais vu” (14).  Certains, il est vrai, en font un usage quelque peu étrange: en raison de son penchant pour la chasse, le roi affectionne le Psaume 42: “Comme on entend le cerf bruire, pourchassant le frais des eaux…”  Apparemment les prêtres considèrent ces chants comme l’annonce de leur ruine prochaine.  Ils se hâtent de faire traduire les Odes d’Horace et de les mettre en musique, espérant que le poète païen supplantera le poète hébreu (15).  Mais l’enthousiasme suscité par le Psautier ne faiblit pas.  Une tempête de courroux romain s’abat sur la tête de Clément Marot, qui s’enfuit à Genève et s’empresse, comme nous l’avons dit plus haut, d’ajouter vingt Psaumes de plus aux trente qu’il avait publiés à Paris, si bien qu’on dispose désormais d’un recueil revu et augmenté comptant cinquante Psaumes.  Ce nouveau recueil paraît à Genève, avec une préface dans laquelle Calvin préconise le chant du Psautier.  Plusieurs éditions successives voient le jour en Hollande, en Belgique, en France, et en Suisse.  La demande est telle que les imprimeurs n’arrivent pas à la satisfaire.  Les autorités romaines interdisent le Psautier, mais cela ne sert qu’à accroître la demande.

Conscient du rôle puissant que peut jouer la musique dans l’avancement de la Réforme, Calvin estime toutefois qu’il est malséant de chanter de telles paroles sur des mélodies profanes.  Il fait tout son possible pour remédier à la situation.  Il demande aux meilleurs musiciens d’Europe de composer des mélodies dignes des paroles du Psautier.  Le strasbourgeois Guillaume Franc répond à son appel et met en musique le Psautier de Marot.  Les chrétiens bibliques de France et de Hollande délaissent les airs de ballade et se mettent à chanter ces nobles mélodies de composition récente.   Dès 1551 on entend s’élever la mélodie  composée par Loys Bourgeois pour le Psaume 100, “Vous qui sur la terre habitez…” et quelques-uns des plus beaux chants qui aujourd’hui encore font partie de notre répertoire.

Après la mort de Marot en 1544, Calvin demande à son distingué collaborateur Théodore de Bèze de mettre en vers les Psaumes.  Dans le même esprit et le même style que Marot (16) de Bèze termine le travail, si bien que la ville de Genève peut offrir à la chrétienté le premier recueil complet de Psaumes mis en vers pour le chant.

Ces précisions sur les Psaumes nous ont conduits un peu au-delà du point où nous en étions arrivés dans notre narration des faits historiques.  Nous revenons à présent quelques années en arrière.

A Paris, il y a de l’orage dans l’air.  Dans la capitale, deux hommes ont pris fait et cause pour les ténèbres.  Le premier est Noël Béda (ou Bédier), recteur de la Faculté de théologie de la Sorbonne.  Estimant que sa chaire n’est inférieure qu’au trône papal, il se veut le gardien jaloux de l’orthodoxie romaine et il pourchasse tout ce qui de près ou de loin ressemble à une hérésie.   Il se glorifie d’avoir jusque là préservé son Université de toute contamination.   Lui-même n’est que modérément compétent; mais c’est là le seul sens dans lequel on peut dire qu’il est modéré.  Extrêmement actif, étroit d’esprit, épris de formes scolastiques, farouche dans les débats, c’est un intrigant des plus habiles.  Erasme a l’habitude de dire qu’un seul Béda vaut trois mille moines.  Aucun oiseau de nuit n’a jamais eu plus d’aversion pour le jour que Béda n’en a pour la lumière de l’Evangile.  Horrifié devant le moindre rayon de lumière qui parvient à s’infiltrer dans les salles de cours de la Sorbonne, il s’emploie à éteindre cette lumière en destituant de sa charge le vieil érudit qui était justement le fleuron de son Université: le docteur d’Etaples.

Un autre défenseur acharné de l’ancienne orthodoxie est Antoine Duprat.  En fait cet homme se soucie de l’orthodoxie comme d’une guigne, toute piété et toute moralité lui étant étrangères, mais en vue de son avancement il trouve opportun de faire mine de défendre la foi.  Un historien catholique de son époque l’appelle “le plus méchant des bipèdes”.  Il suit son maître François 1er à Bologne après la bataille de Marignan, et participe à l’entretien qui aboutit à un accord infâme: celui qui attribue au Pape Léon X et à François 1er la suprématie sur les pouvoirs des évêques de France et les droits de l’Eglise en France.  Les historiens appellent cet accord le “Concordat de Bologne”.  Il abolit la Pragmatique Sanction de Bâle, cette charte des libertés de l’Eglise gallicane; il attribue au roi le pouvoir de désigner les titulaires des sièges vacants, et au pape celui de récolter les prémices de leurs revenus.  Duprat reçoit un chapeau de cardinal en récompense de sa trahison.  Son poste élevé, celui de Chancelier de France, et ses aptitudes personnelles font de lui un adversaire redoutable. Compétent, arrogant, dominateur et dépourvu de scrupules, il n’hésite pas à recourir à la violence pour parvenir à ses fins.  Sa cupidité est sans bornes.  Il se livre à un énorme pillage pour le compte du roi, en vendant des charges appartenant à la couronne; et il pille plus encore pour son compte personnel, accumulant d’immenses richesses.  A titre de compensation il ajoute quelques salles à l’Hôtel-Dieu.  A ce propos le roi, qui a pour lui un certain attachement mais peu d’estime, aurait dit: “Il faut bien que ces salles soient vastes, si elles sont destinées à abriter tous ceux que le Chancelier a rendus pauvres” (17).  Béda et Duprat vont maintenant se dresser contre l’Evangile (18).

Ce sont les moines de Meaux qui les poussent à agir.  Trouvant que leurs revenus baissent de manière alarmante, les Franciscains affluent à Paris pour donner l’alerte en dénonçant les hérétiques.  L’évêque Briçonnet, disent-ils, est passé dans le camp des chrétiens bibliques.  Non content de devenir hérétique lui-même, il a réuni autour de sa personne de pires hérétiques que lui.  Lui et ses associés ont infecté tout son diocèse et font de leur mieux pour infecter la France entière.  Si on n’intervient pas immédiatement, cette peste va contaminer tout le royaume, et la France sera perdue.  Ni Duprat ni Béda ne restent indifférents à ces récriminations.

En raison de la situation du royaume à ce moment-là, ces deux hommes disposent de pouvoirs considérables.  La bataille de Pavie vient d’avoir lieu, et la fleur de la noblesse française est tombée sur le champ de bataille.  Parmi les morts se trouve le Chevalier Bayard, cet homme qu’on appelle “le miroir de la chevalerie”.  Le roi est maintenant le prisonnier de Charles-Quint à Madrid.  Pendant la captivité de François 1er, la régence est confiée à sa mère, Louise de Savoie.  Cette femme a une volonté de fer et des mœurs dissolues.  Elle est animée par cette hostilité envers l’Evangile qui caractérise sa lignée, laquelle a persécuté les chrétiens Vaudois.  Elle a eu le déshonneur d’inaugurer en France cette ère de libertinage qui polluera si longtemps la cour et le royaume, et qui sera l’un des grands obstacles à la propagation du pur Evangile.  Il faut cependant ajouter que l’hostilité de Louise de Savoie est quelque peu tempérée et retenue grâce à la douceur et à la piété de sa fille, Marguerite de Valois.  Toutefois cette régente aux mœurs dissolues, le cupide Chancelier Duprat et le fanatique Béda, Recteur de la Sorbonne, constituent un trio; et la défaite de la France à Pavie a placé dans leurs mains le gouvernement du pays.  Certes, leurs opinions et leurs intérêts respectifs divergent parfois, mais ils sont bien d’accord sur un point: ils détestent cordialement les idées nouvelles.

C’est Louise de Savoie qui prend l’initiative en 1523, en soumettant à la Sorbonne la question suivante: “Par quels moyens peut-on extirper et bannir de ce Royaume très chrétien les exécrables doctrines de Luther?”  Elle obtient une réponse claire et nette: “Au moyen du bûcher.”  Si l’on tarde à utiliser ce moyen, lui dit-on, de grands dommages s’ensuivront pour l’honneur du Roi et de Madame Louise de Savoie.  Deux ans plus tard, le pape demande instamment qu’on fasse preuve de la plus extrême rigueur pour détruire “ce grand et inouï désordre procédant de la rage de Satan” (19).  Sinon, ajoute-t-il, “non seulement cette folie détruira toute religion, mais encore toute principauté, toute noblesse, toute loi, tout ordre, et toute hiérarchie” (20).  C’est donc, croit-on, pour soutenir le trône, préserver les nobles, et défendre les lois que l’on dégaine en France l’épée de la persécution!

Convoqué pour frapper un grand coup pendant qu’il en est encore temps, le Parlement  somme l’évêque de Meaux de comparaître devant lui.  Briçonnet commence par rester ferme et par refuser toute concession.  Mais on finit par le placer devant un choix parfaitement clair: renoncer au christianisme biblique ou bien aller en prison.  On ne peut qu’imaginer le conflit intérieur par lequel il passe.  Il connaît bien la parole qui déclare impropre au Royaume de Dieu celui qui regarde en arrière après avoir mis à la main à la charrue.  Les pensées de Briçonnet allaient sûrement vers le petit troupeau qu’il avait fait paître avec tant d’amour, et qui lui manifestait une telle tendresse, une telle confiance.   Mais il risque la prison et peut-être le bûcher.  Il vit des moments d’effroi épouvantable.  Puis les dés sont jetés.  Briçonnet évite le bûcher, ce bûcher sur lequel il aurait perdu la vie physique, mais reçu la vie éternelle.  Le 12 avril 1523, il est condamné à verser une amende (21) et on le renvoie dans son diocèse pour y publier trois édits. Le premier rétablit les prières publiques à la Vierge et aux saints; le deuxième interdit l’achat et la lecture des ouvrages de Luther, et le troisième réduit au silence les prédicateurs de la Bible.

Quel coup terrible pour les disciples de Meaux!  Ils rêvaient d’un jour sans nuages, quand cette noire tempête vient les disperser. Le vieux Lefèvre se réfugie d’abord à Strasbourg, puis plus tard à Nérac.  Farel dirige ses pas vers la Suisse, où l’attend une œuvre importante.  Par la suite, Gérard Roussel contribuera puissamment à l’avancement de la Réforme dans le Royaume de Navarre (22).  Martial Mazurier suit la même voie que Briçonnet, ce qui lui vaut d’être nommé chanoine à Paris (23).   Trop pauvre pour prendre le chemin de l’exil, le reste du troupeau subira la tempête dans toute sa rigueur.

Briçonnet a sauvé sa mitre épiscopale, mais à quel prix!  Nous ne le jugerons pas.  Désormais ceux qui rejoignent les rangs du christianisme biblique se considèrent comme voués à la mort.  Ils se fortifient dans la foi, sachant quelles luttes les attendent.  Mais l’évêque de Meaux n’a pas encore sous les yeux ces exemples de dévouement qu’enregistrera le martyrologe des années à venir.   Peut-être se dit-il qu’il peut continuer à aimer son Sauveur dans son cœur sans toutefois Le confesser de la bouche; et que tout en s’inclinant devant Marie et devant les saints, il peut fixer son regard intérieur sur Christ, et se confier dans le Crucifié afin d’être sauvé; et que tout en servant les autels de Rome, il peut secrètement se nourrir d’un autre pain que celui qu’elle dispense à ses enfants.   En tout cas, Briçonnet a choisi un rôle bien ardu.  Nous ne savons même pas s’il est possible de jouer un tel rôle.  On peut se poser cette question: si tous les disciples du christianisme biblique avaient suivi son exemple, la Réforme aurait-elle jamais existé?

(De légères modifications ont été apportées à ce chapitre de J.A. Wylie: le terme “Protestant” a été remplacé  par celui de “chrétien biblique”, car c’est ainsi qu’il définissait ce mot.


Notes:

  1. Théodore de Bèze, Histoire des Eglises Réformées, vol. 1, p. 1.
  2. H. Merle d’Aubigné, Histoire de la Réformation, vol. 3, p. 337.
  3. de Félice, vol. 1, p. 5.
  4. Théodore de Bèze, Histoire des Eglises réformées, 1, p. 4.
  5. Actes des Martyrs, p. 182. Chronique du 15e siècle citée par J. H. Merle d’Aubigné, vol. 3, p. 379.
  6. de Félice, vol. 1, p. 5.
  7. Actes des Martyrs, p. 182. D’Aubigné, vol. 3, p. 379.
  8. Laval, vol. 1, p. 22.
  9. de Félice, vol. 1, p. 6.
  10. D’Aubigné, vol. 3, p. 379.
  11. de Félice, vol. 1, p. 6.
  12. Le seul exemplaire connu de cet ouvrage se trouve à la Bibliothèque Royale de Stuttgart.
  13. Guizot, Histoire de France, vol. 3, p. 170 (Londres, 1874).
  14. Bayle, Dictionnaire, article “Marot”, notes N, O, et P.
  15. Apologie pour les Réformateurs, &c., vol. 1, p. 129; Rotterdam, 1683.
  16. M’Crie, Life of Knox (Vie de John Knox), vol. 1, p. 378. Edimbourg, 1831.
  17. de Félice, vol. 1, p. 8.
  18. Sismondi, Histoire des Français, xvi, 387. Guizot, Histoire de France, vol. 3, pp. 193, 194.
  19. de Félice, vol. 1, p. 9.
  20. Ibid.
  21. Gaillard, Histoire de François 1er.
  22. de Félice, vol. 1, p. 17.
  23. Laval, vol. 1, p. viii, Dédicace.